1
Il vint dans ma classe un beau jour,
L'enfant blond
L'enfant triste
J'ai vu baisser ses cils
Devant les regards forts
J'ai vu son air perdu
Sa peur d'âme fragile
Craignant l'ombre et la mort
Et mon coeur s'est ému...
2
Aujourd'hui les mots glissent
Sur les feuilles des cahiers
Et ses yeux sont moins tristes.
On dirait qu'il a rapporté
De la nuit
Des rêves doux couleur de vie
C'est aujourd'hui qu'il m'a souri...
3
Les jours passent...
Je le vois dans la cour,
Seul, marchant à pas lourds
(Comment fait-il, lui qui est si léger
Avec son corps si fin d'arlequin constellé?)
Marchant comme un homme qui pnse
Portant son fardeau de souffrance...
Pourquoi personne ne peut-il l'aborder?
Il est beau comme un ange aux yeux d'aubes voilées
Et pas un seul enfant ne reste à ses côtés.
4
Il s'appelle Lancelot!
Tous ont ri de ce mot
Ce nom de chevalier que nul ne connaît plus
Quel étrange cadeau de bizarres parents
Condamner au sarcasme un malheureux enfant!
C'est vrai, pourtant, qu'il a un air
De noble, de vaillant, de courtois paladin
Un air de grand mystère, de signe du destin
Il est auréolé
D'un étonnant secret...
5
C'est la "récré"
Il a oublié sur sa table
Un carnet coloré
Discrètement, je suis allée le feuilleter
Pour mieux comprendre sa pensée
Mieux le comprendre, l'approcher.
J'y ai lu des merveilles
Des mots flambants, des phrases pures
Et des vers magnifiques
Qui ruisselaient comme des treilles
Baignées de pluie sous le soleil.
6
La sonnerie.
Il est venu un peu plus tôt
je vais vers lui, j'hésite
Il faut dire la vérité.
"Tu sais, ne sois pas contrarié
J'ai vu ton beau carnet
J'ai regardé, quelques pages, très vite
Ce que tu écris est très beau
Tes mots sont denses et profonds
Ils m'ont touchée."
Un peu inquiète, je scrute son visage
Pourvu que je n'aie pas brisé
Le lien qui se créait
Ce fin pont de cristal
Menant à sa confiance.
7
Ses grands yeux ombré d'améthyste
Me scrutent jusqu'à l'âme
Je sens comme le jugement d'un kâ
Comme si devant Maât, je m'avançais d'un pas...
"Madame,
Je ne vous en veux pas
Merci d'avoir aimé
Merci de m'avoir dit la vérité
Mais surtout, n'en parlez à personne!"
Des bruits, des cris
La classe arrive
Un grand vent de passions, d'énergie
Au collège, au lycée, c'est la vie.
Il s'est un peu apprivoisé
Et je sens en moi le bonheur
D'une neuve complicité.
8
Un temps de neige.
Les enfants sont fièvreux, exaltés
Les flocons dansent dans leurs yeux scintillants
Ruée vers les fenêtres.
-Fi du respect protocolaire-
On s'extasie, on rit, à peine on assourdit les cris.
Pourquoi réprimer la nature?
Pour une fois que le bonheur est à fleur de leur coeur!
Même le petit bonhomme esquisse un beau sourire
Comme un grand vent de blanc, de pur, de frais
Semble l'avoir enveloppé.
Minute précieuse
Instants d'amitié partagée
Dans l'émerveillement...
9
Que s'est-il passé?
Nous venons juste d'entrer
Dans leur lieu favori, dans la bibliothèque.
Ils l'aiment, cet endroit clair
Où règnent les peuples de livres
Ils ont appris à déchiffrer
Chaque secret des étagères
Chacun d'eux s'est trouvé
Son coin privilégié
Où je les vois parfois se faufiler
Pour s'emparer de l'ouvrage convoité...
Que s'est-il donc passé?
A peine le temps de détourner le tête
Et voici Lancelot et Guillaume qui combattent
Et c'est un duel épique où chacun met sa force
Toute sa conviction de haine et de violence.
On les sépare péniblement
On maintient chaque preux loin de l'autre
Ecumant, haletant.
10
Ils vont parler, ils doivent s'expliquer.
On s'assied
On essaie de comprendre ce qu'il est arrivé
Lancelot se tait
Qui donc a commencé?
Qui donc a "mal parlé"?
Pourquoi ces mots aux sons grossiers
Qui ne veulent rien dire
Qui sont toujours les mêmes
Ces chapelets d'insultes
Ces mantras d'anathèmes?
Je parle doucement et tous sont attentifs
Il se crée dans la salle une atmosphère douce
La lumière qui filtre par les baies vitrées
Peu à peu vient nimber mon visage de paix.
Je les aime beaucoup ces têtes blondes, brunes
Ces petits coeurs d'enfants palpitants de soucis
Ces âmes qui s'éclosent à toute connaissance
Et que l'on accompagne, un peu, sur le chemin.
11
Les deux chevaliers gardent silence
Mutisme, honneur, effarement.
Passé l'action, ils ne savent plus guère
Le pourquoi du commencement du combat...
Leur petite frimousse a l'air las
Ils me font peine.
Mais aussi gronde en moi la colère intérieure
Devant l'absurdité, le néant des querelles.
Un jour, ils se feront très mal
Un jour, sans le vouloir, ils nous échapperont
Ils se tueront
Ces petits hommes entêtés gavés d'images de massacres
Dévoreurs de bagarres à la télévision
Ces petits hommes attendrisants
Qui ne mesurent pas encore la valeur de la vie
Qui gaspillent leur temps sans savoir
Qui déjà s'amusent à se faire souffrir.
Les combattants se taisent: pacte d'honneur.
Ce sont les autres qui expliquent
Eux qui sont les témoins, tout fiers
Tout enveloppés de mystère
Tout auréolés d'importance...
12
" C'est Lancelot qui a eu tort
Il a repoussé le copain
Qui voulait s'asseoir près de lui"
Guillaume, car c'est lui, paraît-il, "le gentil"
A eu raison de s'énerver, de l'insulter, de l'attaquer.
Hélas, une seconde à peine
Et l'on s'étripe avec ardeur
Depuis toujours couve en nous la violence
Primitive, ancestrale, animale
Quelque chose de cruel, de dangereux
Et c'est ainsi...
Lancelot rumine une injustice
Etre seul, c'est son choix, pas un crime
Il ne veut pas des autres
Il veut rester muet
C'est ainsi...
Chacun choisit sa punition:
Copier ses poèmes préférés
D'une belle écriture calligraphiée
Ou bien écrire un joli conte
Sur un thème de leur invention.
13
Comme c'est étrange...
Je m'étais trompée.
L'enfant fluet, fragile
Cache une violente énergie
Peut-être celle du mahleur
Qui décuple les forces normales
Le solitaire dans sa tour d'ivoire
Défend son territoire!
En lui s'éveille le lutteur
Qui veut combattre avec ardeur
Lancelot devient un guerrier
Qui ne redoute rien:
Gare à qui veut l'approcher
Gare à qui veut le défier!
Il n'est plus l'ange doux
Le calme séraphin
Mais celui que l'on craint.
Il m'inquiète...
Que va-t-il devenir?
Son esprit sans cesse virevolte
De la mélancolie à la révolte.
Comment cela va-t-il finir?
14
Et pourtant l'amitié, c'est si beau, si précieux
Une perle de jour sur le manteau des nuits
Elle tient chaud, elle réjouit
Parfois elle dure toute une vie.
On a fini de lire le "Petit Prince"
De Saint-Exupéry,
Dans le regard de Lancelot,
J'ai aperçu une lueur de rêve
Oui, il a réagi...
L'histoire de la rose et celle du renard
L'ont rendu tout pensif.
Le jour de ce chapitre, il m'en souvient
La pluie cognait à petits coups sur les vitres glacées
Au-delà de la classe, on voyait un ciel gris
Blanchi de nuages pâlots
Languissant de mélancolie
Un ciel à vous donner le blues des vertes oasis
Des mers céruléennes
Des déserts de lumière...
Et les adolescents
Sentaient leur esprit fondre
Dans la monotonie.
Seul Lancelot avait comme un sourire de l'âme
Une sorte de petite fossette douce qui riait
Au creux de sa joue, malgré lui
Trahissant son bonheur intime
Sa complicité de Petit Prince perdu
Dans les contrées hostiles de la terre...
15
- Dis-moi, Lancelot, ai-je demandé
Profitant de l'instant de grâce,
Que penses-tu de ce conte sur l'amitié?
Il m'a regardée un peu de biais
Et puis soudain:
- Le renard aurait mieux fait
De rester seul dans son terrier
Plutôt que de souffrir à chaque fois
Qu'il pensera à son ami
En contemplant les champs de blé.
La petite Aurore intervient:
- Tu as tort. Moi, je veux un ami.
Peut-être un jour devrai-je pleurer
Mais avec lui, je vivrai des minutes précieuses
Je pourrai tout dire et tout partager.
Lancelot, tu sais, il ne faut pas que la peur
T'empêche de vivre les plus doux moments.
Il faut oser, risquer notre coeur
On ne peut pas rester à l'abri des courants d'air
Sous le paravent de la rose.
Ecarlate, Lancelot se retourne:
- Moi, je n'ai pas peur! Comment oses-tu?
Moi, je connais les choses.
Il n'y a rien de solide sur la terre
Tout peut partir, mourir
Fondre en une seconde, disparaître
Tu ne sais rien de la vie
C'est un miroir qui éclate en morceaux
Sans que tu puisses l'imaginer.
16
Aurore observe Lancelot
Et Lancelot en fait de même.
Une profondeur de mots
Une richesse contrastée d'idées
Les a faits se regarder.
La pluie semble descendre
Comme un long cortège d'arpèges funéraires
Au puits profond de nos consciences.
Les douleurs flottent dans l'atmosphère...
Lancelot marche dans les couloirs
L'air absent
Pâle, avec son visage de fantôme triste
On dirait vraiment qu'il erre
Au milieu des cris de ses camarades
On dirait qu'une paroi de verre
Le sépare de la réalité.
Il me fait songer à Merlin l'Enchanteur
Prisonnier dans sa geôle d'air...
Quel peut bien être son secret
Son lourd fardeau, ce mal
Qui pèse d'un poids si fatal
Sur sa fragile silhouette d'enfant?
Personne ne connaît son histoire
Il règne un silence bien étrange
Un dossier vierge, un mystère
Des choses que l'on ne doit pas savoir?..
Il m'évoque un brouillard sans fond
Où tremblent des larmes de cristal pur
Qui roulent doucement
Sans le moindre bruit
Jusque dans le noir d'un abîme infini...
Comment l'aider, dans l'ignorance de sa peine?
Il semble être venu dans ce collège
Comme un passager clandestin...
Il est comme en transit, en sursis
Peut-être sera-t-il reparti demain?
17
C'est le dernier jour d'une semaine.
Lancelot médite quelque chose...
Je lui trouve un air bien étrange
Comme un mélange de doute
Et de grande détermination.
Dernière sonnerie
Derniers au-revoirs
Sur un ton joyeux de forçats délivrés
La troupe s'égaye
File vers la sortie, nuée de moineaux chahuteurs
Essaims de moinelles bavardes...
Tranquillement
Refermer les armoires
Bien effacer le tableau qui s'endort
Eteindre les lumières
Afin que tout sommeille avec sérénité
Dans le lycée soudain désert.
La classe rentre dans l'ombre
Et le silence
Toute imprégnée des derniers feux de connaissance
Et comme palpitante des mille murmures du savoir
Glissant en vibrations légères dans l'air...
On frappe.
Lancelot est revenu discrètement.
18
"Madame, voici mon carnet secret
Il est terminé.
S'il vous plait, lisez-le
Et dites-moi ce que vous en pensez.
Mais personne d'autre ne doit l'ouvrir
Vous promettez?
Autre chose encore.
Il y a une question écrite à la dernière page
Vous devrez bien la lire et, s'il vous plait,
Me dire votre réponse.
Vous acceptez?
Je donne ma parole
Un peu surprise, bousculée.
Je ne m'attendais pas à ce geste subit
Qu'ai-je fait? Que veut-il? Je me suis engagée.
Je sens que sa demande est très désespérée.
J'espère que je comprendrai, que je saurai...
C'est fait: je me suis engagée.
Il sourit, soulagé, un peu embarrassé
Puis, rapide, il s'envole, il s'enfuit
Sur un "merci" furtif.
Je demeure immobile
Comme si j'avais reçu un cadeau de Noël
Qui ne m'était pas destiné.
19
J'ouvre le précieux cahier.
Il est écrit: "Carnet de Lancelot,
Le mal-aimé, l'enfant secret
Le sans-ami, le sans-parents, le sans-rien
Qui doit bâtir tout seul son dur destin."
Je lis les premières pages
Qui sont de merveilleux poèmes
Dont le désespoir me bouleverse...
J'ai peur devant cette souffrance
Comment vais-je faire?
Saurai-je lui venir en aide?
Il s'est ouvert à la confiance
Il m'a fait ce don
De petit garçon qui n'en pouvait plus
D'être malheureux
Je devine combien tout cela est dangereux
C'est sa vie qui est en péril.
J'ai bien senti
Qu'il était comme un funambule
Qui marche sur son fil, ayant perdu la foi
Prêt à tomber, au moindre geste
Au moindre bruit.
20
Carnet de Lancelot, page une.
" Une étoile s'est détachée du ciel.
Elle a un peu hésité
Plané, tourbillonné
Prenant entre ses bras fragiles
De petites lueurs d'or qu'elle berçait bien doucement
Elle a virevolté
Regardé l'univers craintivement
Seule, et trop malheureuse
Dans ce coin noir d'éther où on l'a suspendue
Elle veut se délivrer des nues.
Elle veut partir, tomber
Aller se reposer sur terre
Dans le silence d'un ultime éclat de lumière
Dans un champ désert
Un petit bout de prairie
Elle veut s'ensevelir sans bruit
Et là, dormir d'un sommeil éternel...
21
Carnet de Lancelot, page 2.
Dans la rose, il y a une image de cristal
Dans le cristal, il y a une image de rose
Et le visage de la femme qui regarde le cristal
Vient se graver au coeur pourpre de la rose
Comme une larme
Oubliée par la mort
La femme a commis un grand crime
Elle a des larmes de sang dans le coeur
Elle a le miroir du malheur
Qui dessine le bleu de ses yeux
C'est une femme triste qui a défendu son enfant
Et qui est partie sans rien dire
La femme gît dans la rose
Elle a fermé les pétales
Si fort, pour bien se protéger
Que le cristal en éclats s'est brisé
Et le parfum de la rose blessée
S'est lentement évaporé
Dans l'air pour s'y fondre à jamais.
A SUIVRE....





